Espace Julien

TeddyBear

Espace Julien • Placement libre – Debout
TeddyBear

Sa voix raconte l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus galvanisant, troublant, mélancolique, perturbant aussi. Avec ses chansons, TeddyBear, seulement 24 ans au compteur, brosse des portraits de ce qu’il observe et entend, à la première personne souvent. Et son premier album, Le plus beau, est, comme il le résume, « le résultat de vingt-quatre années de vie dans la tête d’un gars qui a du mal avec son époque. »

Rewind rapide. Une enfance passée dans sa ville natale de Mons, en Belgique, dans une famille de musiciens siciliens. Un père batteur, dont il suit la voie pour son propre apprentissage de la musique. Ses armes, il les fait en accompagnant de ses rythmiques les autres artistes. Mais lorsque plusieurs décès frappent son entourage, habité par la sensation que la mort rôde, le futur TeddyBear couche son mal-être sur papier.

Et l’exorcise pleinement un soir de 2023, au fin fond de la Flandre, quand il doit remplacer au pied levé un camarade rappeur. Une performance épiphanique : depuis, il n’a plus lâché le micro. « Quand j’écris, j’ai l’impression d’adresser une lettre à quelqu’un qui pourrait comprendre tout ce que j’ai à dire. » Et en effet, très vite, on le réclame : Orelsan, Clara Luciani, Feu ! Chatterton ou Julien Doré lui demandent d’assurer leurs premières parties. Le phénomène est en marche.

Après une poignée de singles ardemment défendus sur scène, TeddyBear retrouve à Bruxelles ses complices de production depuis ses débuts, Nicolas Subréchicot (Zaho de Sagazan) et Paco Del Rosso (Damso, Camille Yembe). Aux mythiques studios ICP, ils refont le monde, et les mélodies qui vont avec. D’autres alliés se joindront à l’aventure de l’album, notamment Tristan Salvati (Angèle, Miki). En guise de mot d’ordre sonore : que le piano, les cordes, en particulier le violoncelle, les vents et les batteries (quelquefois assurées par son père !) viennent se frotter aux textures électroniques. Si les émotions sont profondes, ancestrales même, et partagées par tous, le moyen d’expression doit s’allier avec le contemporain.

Les références du Plus Beau sont tant cohérentes que foisonnantes : la chanson viscérale de Jacques Brel, dont il admire la capacité à « dire l’impossible » avec un verbe prosaïque ; le jazz audacieux de Yussef Dayes, qui incarne comme personne ses textes ; le rap rempli de nuances d’Alpha Wann et de Bigflo & Oli. Sans oublier le patrimonial Salvatore Adamo, que son père accompagnait et dont les orchestrations ont fini par s’imprimer, presque malgré lui, dans sa mémoire.

Parus avant que ne soit dévoilé Le plus beau, « Chaussures roses », envisagé telle une (humble) présentation au public (« je suis celui d’hier et de la semaine passée, on m’a dit d’être moi de la tête au pied… alors enchanté »), et le manifeste « Tout va bien », inspiré par des conversations avec son grand-père mineur de fond, heureux même en perdant sa santé au travail… ainsi que d’une berceuse que lui chantait jadis sa mère. De l’amour, donc, pour conjurer la violence ambiante.

« J’écris parce que j’ai entendu, vu ou ressenti quelque chose », explique-t-il. Ainsi, « Mâle aux filles » déconstruit une scène de misogynie ordinaire, tandis que « Les Monstres » affronte les peurs consignées sur des feuilles volantes.

« Mons et Merveilles » esquisse un autoportrait sans complaisance au moment de quitter l’enfance, quand « Sacré personnage » refuse les boursouflures égotiques, « Bonsoir » assume les maladies et les manques, et qu’« Enfin bon » éclaire les blessures d’une famille fragmentée. Sur « Bravo mon fils », où résonne le bugle de son oncle Michel, il rapporte comment, après avoir fui les compliments de son père, TeddyBear a compris que les félicitations qui comptaient étaient celles d’un homme qui lui avait transmis une passion, vitale et irrésistible. Bien qu’elle puisse coûter à celui qui la performe sur scène : « Ce qui est pour moi la mer à boire est pour vous une heure à tuer », y glisse-t-il.

Ni complètement chanson, ni complètement pop, nourrie de rap mais aussi de ritournelles de jadis, la musique de TeddyBear refuse les cases. Ses textes également, à distance des récits virilistes ou des modèles héroïques. Le Plus Beau ne cherche jamais à fabriquer un personnage. Il préfère exposer les failles d’un garçon qui doute, pleure, a peur, aime… trop fort parfois. Qu’importe ! Car c’est là, peut-être, que réside toute l’énergie contagieuse de ce premier album.